Prix d'Amérique : Histoire et Mythes du Trot Mondial
L'histoire du Prix d'Amérique depuis 1920 : la course reine du trot mondial, ses légendes, ses records et pourquoi elle fascine chaque janvier.
Chaque dernier dimanche de janvier, l’hippodrome de Vincennes se transforme en épicentre du trot mondial. Les tribunes se remplissent bien avant l’heure du départ, les casaques éclatent sous les flashs des photographes, les commentateurs du monde entier braquent leurs micros sur la piste. Pendant quelques heures, tout ce que la planète compte d’amateurs de trot attelé a les yeux rivés sur ce même virage, cette même ligne droite, cette même arrivée qui peut consacrer une légende ou en créer une nouvelle. Le Prix d’Amérique n’est pas une course de trot parmi d’autres. C’est la course, la référence absolue, le sommet indétrônable d’une discipline qui passionne des millions de spectateurs en Europe et au-delà.
Plus d’un siècle après sa première édition, la course conserve intacte une aura que peu d’événements sportifs peuvent revendiquer. Son palmarès réunit les plus grands noms du trot, ses records font trembler les chronos, et chaque édition s’inscrit dans une histoire qui commence en 1920 avec un geste politique autant que sportif.
1920 : naissance d’un mythe
La Grande Guerre venait de s’achever. La France sortait du conflit meurtrie, reconstruisant ses villes et pansant ses blessures. Dans ce contexte de reconstruction, la Société d’Encouragement à l’Élevage du Cheval Français décida de créer une grande course de trot pour honorer ceux qui avaient permis le basculement du conflit : les soldats américains. En entrant en guerre aux côtés des Alliés, les États-Unis avaient joué un rôle décisif. Le Prix d’Amérique naissait comme un geste de reconnaissance, un hommage sportif à une nation amie.
La première édition, courue sur l’hippodrome de Vincennes en 1920, fut remportée par Pro Patria. Le cheval reviendra défendre son titre l’année suivante en 1921 et s’imposera à nouveau, signant d’emblée que cette course serait le théâtre des grandes confirmations. Le nom même de la course portait un message : traverser l’Atlantique par la pensée, saluer un continent, ancrer le trot français dans une dimension internationale dès son acte fondateur.
Voir toutes les éditions et l’historique complet sur la fiche programmatique du Prix d’Amérique.
Les années d’or et les dominations
Pendant les décennies qui suivirent, le Prix d’Amérique grandit avec le trot français. La course attira progressivement les meilleurs chevaux d’Europe, puis du monde entier. Les Italiens vinrent avec leurs champions, les Scandinaves avec leurs étalons puissants, les Américains avec leurs trotteurs nés pour la vitesse. Vincennes devint un passage obligé, une mesure étalon pour quiconque voulait prétendre au titre de meilleur trotteur du moment.
La distance, 2700 mètres sur une piste en légère montée dans la dernière ligne droite, ne ressemble à aucun autre profil. Elle exige puissance, tempérament et finesse tactique. Elle révèle les vrais champions et élimine ceux qui n’ont que la vitesse sans le fond. Cette sélection naturelle par la piste a forgé la réputation de l’épreuve sur plus d’un siècle.
Ourasi, le roi fainéant et ses 4 sacres
Si le Prix d’Amérique a un visage, c’est celui d’Ourasi. Né en 1980, ce cheval bai à la robe sombre et à l’énergie capricieuse reste, cent ans après la création de la course, son symbole le plus fort. On l’appelait le “roi fainéant” parce qu’il ne courait que quand il le voulait bien, mais quand il décidait de s’y mettre, nul ne pouvait lui résister.
Ourasi remporta le Prix d’Amérique en 1986, puis en 1987, puis encore en 1988. Trois victoires consécutives qui firent de lui un monument. En 1989, la blessure le priva du départ et le cheval fut vaincu, seul événement qui sembla jamais en mesure de l’arrêter. Mais Ourasi revint. Et en 1990, il s’offrit un quatrième sacre, entrant définitivement dans l’histoire comme le seul cheval à avoir remporté la course quatre fois.
Son driver, Jean-René Gougeon, figura avec lui à chacune de ces victoires. Leur complicité reste l’une des associations les plus célébrées du trot français. Ourasi s’est éteint en janvier 2013, à l’âge de 32 ans, une longévité presque aussi impressionnante que son palmarès.
Les grandes dynasties
Derrière les chevaux, il y a les hommes. Et certaines familles ont marqué le Prix d’Amérique d’une empreinte si profonde qu’elles semblent en faire partie intégrante.
Jean-René Gougeon reste le nom le plus titré en tant que driver avec 8 victoires, une marque que son nom partage avec d’autres grands de l’histoire. Avec Roquépine, Bellino II, et bien sûr Ourasi, il a écrit les pages les plus lumineuses de la course pendant plus de deux décennies. Son frère Michel-Marcel Gougeon, dit “Minou”, forma avec lui l’un des duos fraternels les plus redoutables du trot : à eux deux, les frères Gougeon totalisèrent 11 Prix d’Amérique et 7 Prix de Cornulier.
Jean-Pierre Dubois incarna la domination normande, formant des champions qui rayonnèrent sur Vincennes pendant des années. Puis vint l’ère de Jean-Michel Bazire, qui s’imposa comme l’un des grands maîtres modernes de la discipline, cumulant victoires comme driver et comme entraîneur, notamment avec Hooker Berry en 2023.
La famille Duvaldestin représente la continuité dynastique au plus haut niveau. Clément Duvaldestin, jeune driver au talent précoce reconnu, a conduit Idao de Tillard à deux reprises vers la victoire, un doublé qui a consacré autant le cheval que l’homme.
L’ère moderne : Face Time Bourbon et Idao de Tillard
Si Ourasi incarnait les années 1980-1990, deux champions dominent les éditions les plus récentes.
Face Time Bourbon, entraîné par Sébastien Guarato et conduit par le Suédois Björn Goop, remporta le Prix d’Amérique en 2020 puis en 2021. La victoire de 2021 restera dans les archives comme un exploit absolu : le crack établit le record kilométrique de la course en 1’10”8, une marque que les spécialistes pensaient inatteignable sur le profil exigeant de Vincennes. Voir le détail de cette édition record : Prix d’Amérique 2021.
Idao de Tillard prit le relais avec une régularité souveraine. Vainqueur en 2024, il confirma l’année suivante en conservant son titre en 2025, devenant ainsi le sixième cheval du XXIe siècle à réaliser le doublé. Sa seconde victoire fut d’autant plus remarquable qu’il avait couru trois de front sur la quasi-totalité de la course, signe d’un tempérament hors du commun. Retrouvez les détails de l’édition 2025, la plus récente.
Pourquoi cette course fascine
Trois raisons se conjuguent pour faire du Prix d’Amérique un événement à part.
La dimension internationale d’abord. La course réunit des chevaux venus de France, de Suède, de Norvège, d’Italie, des États-Unis. Les Scandinaves y excellent depuis des décennies, Readly Express en 2018, Propulsion parmi les grands candidats des années suivantes. Les Italiens ont brillé à Vincennes grâce notamment à Varenne, l’un des trotteurs les plus adulés du continent.
Le profil unique de la piste ensuite. Ces 2700 mètres avec montée finale ne ressemblent à rien d’autre. La dernière ligne droite met les chevaux à l’épreuve au moment précis où les forces s’épuisent, elle révèle les vrais champions.
L’enjeu financier et symbolique enfin. Avec une dotation dépassant le million d’euros, la course est l’une des plus richement dotées du trot mondial. Mais c’est son histoire accumulée depuis 1920 qui la place hors de toute comparaison.
Le cérémonial et l’ambiance
Le jour du Prix d’Amérique, Vincennes ne ressemble pas à un hippodrome ordinaire. L’édition du centenaire, en 2020, avait réuni 39 978 spectateurs, un record de fréquentation. Les années précédentes oscillaient régulièrement entre 35 000 et 38 000 personnes présentes, des chiffres que peu d’événements hippiques européens peuvent afficher.
Le public qui se presse dans les travées est composite : parieurs professionnels et amateurs du dimanche, familles venues pour la fête, journalistes étrangers, délégations scandinaves arrivées avec leurs drapeaux. Le tout dans une atmosphère de fête populaire qui doit autant au folklore hippique qu’à une tradition de sortie dominicale parisienne.
La course est diffusée en direct à la télévision, Equidia depuis ses origines, puis PMU TV, et retransmise dans toute l’Europe. En Scandinavie notamment, l’audience du Prix d’Amérique rivalise avec celle des grands événements sportifs nationaux. Les paris sont ouverts dans des dizaines de pays, avec des mises globales qui atteignent plusieurs dizaines de millions d’euros sur la seule journée de Vincennes.
Le Prix d’Amérique dans la culture française
La course a débordé depuis longtemps du cercle des amateurs de trot. Dans la mémoire collective, le Prix d’Amérique s’est installé comme un repère de janvier : ces discussions de PMU de quartier, ces pronostics refaits le lundi matin, cette France des chevaux qui court dans les villages normands comme dans les ruelles du 12e arrondissement.
Le site Vincennes et ses 160 ans d’histoire du trot explore plus largement ce lien entre l’hippodrome et la culture française.
Conclusion, Au-delà d’une course, un rite national
Cent cinq éditions après la victoire de Pro Patria, le Prix d’Amérique reste fidèle à ce qu’il a toujours été : un rite. Un rendez-vous immuable fixé chaque dernier dimanche de janvier, une promesse que le meilleur trotteur du monde sera là, que Vincennes sera plein, que quelque chose d’inoubliable peut se produire.
L’histoire de la course est faite de ces moments : la domination tranquille d’Ourasi, le galop du champion que rien n’arrête ; le chrono de Face Time Bourbon qui fait tomber un record qu’on croyait intouchable ; Idao de Tillard qui revient défendre sa couronne et s’en empare une nouvelle fois. Ce sont ces instants, accumulés depuis 1920, qui donnent à la course sa profondeur et son prestige.
Pour suivre chaque édition au plus près, consulter le palmarès complet et les analyses de chaque édition. Le trot a ses cathédrales, et Vincennes, le dernier dimanche de janvier, en est la plus grande.
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