Vincennes, 160 Ans : Naissance du Temple du Trot
Plongée historique dans l'hippodrome de Vincennes : fondation 1863, évolution, grands moments, palmarès Prix d'Amérique 2020-2026 et mythologie du trot français.
·
Il y a des lieux qui portent en eux l’âme d’un sport tout entier. À Paris, au cœur du Bois de Vincennes, un ovale de cendre noire concentre depuis plus d’un siècle et demi les passions, les légendes et les rêves du trot français. On l’appelle le temple du trot, et ce surnom n’est pas une métaphore. C’est une réalité façonnée au fil des décennies par des milliers de sabots et des millions de spectateurs.
L’hippodrome de Vincennes n’est pas simplement un champ de courses : c’est un monument vivant, le creuset où se sont forgés les champions qui ont donné au trot attelé ses lettres de noblesse mondiales. En 2025, le site a accueilli plus de 150 réunions et 1 200 courses annuelles, une cadence sans équivalent en Europe selon les données de Le Trot (Société d’Encouragement à l’Élevage du Trotteur Français). Retour sur 160 ans d’une histoire qui n’a pas fini de s’écrire.
1863 : la naissance d’une vocation
C’est sous le règne de Napoléon III que tout commence. Le Second Empire, grand bâtisseur de Paris, fait appel au baron Haussmann pour transformer la capitale. Dans ce mouvement de modernisation, les espaces verts périphériques sont aménagés et les divertissements populaires organisés avec soin. Le Bois de Vincennes, pendant oriental du Bois de Boulogne, est redessiné pour accueillir Parisiens et bourgeoisie en quête d’air et de loisirs.
C’est dans ce contexte que l’hippodrome de Vincennes est inauguré en mars 1863. Le choix du site est judicieux : les vastes étendues plates du bois, à portée de la capitale, offrent l’espace nécessaire à une piste d’envergure. Les premières courses s’y tiennent sous les yeux d’un public encore peu familier du trot, discipline alors moins reconnue que le galop qui régnait à Longchamp depuis 1857. Le Trot rappelle dans ses archives historiques que ces débuts modestes ont rapidement laissé place à une spécialisation rare, le sol et la configuration de la piste s’avérant idéaux pour l’allure diagonale.
Ces débuts sont ceux d’un hippodrome généraliste, accueillant obstacles et trot sans exclusive. Mais la piste de Vincennes possède quelque chose que les autres n’ont pas : une longueur, une configuration et une qualité de sol qui conviennent parfaitement au trot. La vocation de l’endroit se précise très vite.
Les premières décennies : structuration d’un sport
Dans les années qui suivent l’inauguration, Vincennes s’affirme comme l’arène de référence pour les trotteurs français, ces chevaux au sang normand, robustes et endurants, élevés dans les haras de Normandie. Les grandes familles d’éleveurs, les drivers et les entraîneurs font de l’hippodrome leur quartier général. La piste cendrée, tassée, dure en hiver et ferme en toutes saisons, convient mieux que toute autre au trot, cette allure diagonale qui exige technique, équilibre et complicité entre le cheval et son meneur.
L’hippodrome attire une foule populaire et bourgeoise mêlées. Le pari mutuel, légalisé en 1891 par la loi du 2 juin, amplifie encore l’affluence et finance dès lors directement le développement du sport. Vincennes devient un lieu de sociabilité autant que de sport, un rendez-vous hebdomadaire inscrit dans les habitudes parisiennes. C’est aussi à cette époque que se structurent les premières règles modernes du trot français, codifiées par la Société d’Encouragement à l’Élevage du Trotteur Français créée en 1864.
L’entre-deux-guerres : naissance du Prix d’Amérique
Tout change en 1920. Le 1er février de cette année-là, une course exceptionnelle est organisée à Vincennes pour rendre hommage aux soldats américains tombés sur le sol français pendant la Grande Guerre. Le Prix d’Amérique vient de naître, et avec lui, le championnat du monde du trot.
Créé sous l’impulsion d’Émile Riotteau, ce Prix d’Amérique inaugural se court sur 2 500 mètres avec quatorze partants et une dotation initiale modeste. Modeste naissance pour une course qui deviendra la plus grande épreuve de trot attelé de la planète. Aujourd’hui, le Prix d’Amérique Legend Race se court sur 2 700 mètres avec une allocation de 1 million d’euros. Dès les premières éditions, la course attire les meilleurs chevaux d’Europe et forge la réputation de Vincennes comme capitale mondiale du trot.
L’entre-deux-guerres voit aussi émerger les premières dynasties de champions. La jument Uranie, triple lauréate du Prix d’Amérique en 1926, 1927 et 1928, inscrit le premier grand palmarès de l’histoire de la course. Vincennes prend une dimension mythologique : ici, on ne fait pas simplement courir des chevaux. On écrit la légende.
Le Prix de France, autre grande épreuve du calendrier hivernal, s’installe lui aussi durablement dans le programme de l’hippodrome. Et le Prix de Cornulier, réservé au trot monté, complète le triptyque des grandes finales hivernales qui font de la saison parisienne un événement sans équivalent en Europe. Ensemble, ces trois épreuves forment ce que les chroniqueurs appellent les “Amérique Races”, l’équivalent au trot du Triple Crown anglo-saxon.
1983 : la grande extension
Au tournant des années 1980, Vincennes entame sa mue la plus ambitieuse. L’hippodrome de l’après-guerre est trop exigu pour les foules que le Prix d’Amérique attire désormais. En 1983, une rénovation d’envergure est achevée : de nouvelles tribunes « new look » surgissent, pourvues d’un grand hall et d’espaces modernisés capables d’accueillir plus de 40 000 spectateurs lors des grandes occasions.
Cette modernisation coïncide avec l’âge d’or des paris hippiques en France. Le PMU connaît une croissance spectaculaire, la télévision retransmet les grandes courses via Equidia (chaîne lancée en 1998 et adossée au PMU), et le trot attelé sort du cercle des initiés pour devenir un spectacle populaire de masse. Vincennes est prêt pour ses heures de gloire.
Les grands moments légendaires
Si Vincennes est un temple, ses dieux ont des noms qui résonnent encore dans tous les cafés PMU de France. Il y a d’abord Bellino II, le trotteur des années 1970 élevé en Haute-Savoie chez Maurice Macheret. Triple lauréat du Prix d’Amérique en 1975, 1976 et 1977, conduit par Jean-René Gougeon, il réalise l’exploit rarissime de remporter la même année le Prix d’Amérique, le Grand Prix de France et le Grand Prix de Paris, un triplé que seuls trois chevaux ont accompli dans l’histoire.
Puis vient Ourasi. Le Roi Fainéant. Alezan foncé né dans l’Eure, il arrive à Vincennes avec son flegme proverbial et sa façon unique de sembler se promener avant de trouver une accélération foudroyante dans les cinquante derniers mètres. Quatre victoires au Prix d’Amérique : 1986, 1987, 1988, et la quatrième en 1990. Aucun trotteur dans l’histoire n’a fait mieux. En 2006, le journal L’Équipe l’a élu meilleur trotteur français de tous les temps.
À l’orée du nouveau millénaire, Général du Pommeau, surnommé « le Général aux Pieds Nus » pour son habitude de courir déferré, s’impose dans un duel d’anthologie contre l’Italien Varenne au Prix d’Amérique 2000. Quarante-trois victoires en carrière, une popularité immense, une retraite dorée en Normandie jusqu’à sa mort en juin 2024 à l’âge de trente ans. Le dernier vainqueur du XXe siècle s’en est allé comme il avait vécu : en gentilhomme.
Le palmarès moderne du Prix d’Amérique
L’ère récente du Prix d’Amérique illustre l’internationalisation croissante du trot et la professionnalisation des écuries françaises. Le palmarès des dernières années témoigne d’une compétition intense où les drivers stars se disputent l’épreuve reine :
| Année | Vainqueur | Driver | Entraîneur |
|---|---|---|---|
| 2025 | Hokkaido Jiel | Björn Goop | Sébastien Guarato |
| 2024 | Idao de Tillard | Clément Duvaldestin | Thierry Duvaldestin |
| 2023 | Hooker Berry | Jean-Michel Bazire | Jean-Michel Bazire |
| 2022 | Davidson du Pont | Nicolas Bazire | Jean-Michel Bazire |
| 2021 | Face Time Bourbon | Björn Goop | Sébastien Guarato |
| 2020 | Face Time Bourbon | Björn Goop | Sébastien Guarato |
La victoire de Face Time Bourbon en 2020 a marqué la 100e édition historique de l’épreuve, célébrée avec une couverture médiatique exceptionnelle sur Equidia. La domination du driver suédois Björn Goop sur cette période confirme que Vincennes est devenu un théâtre véritablement international, où les meilleurs professionnels européens se mesurent à l’élite française.
Vincennes aujourd’hui : les chiffres
L’hippodrome de Vincennes est aujourd’hui l’un des sites hippiques les plus actifs du monde. Les données 2025 de Le Trot précisent que l’établissement accueille plus de 150 réunions annuelles, avec une moyenne de 8 courses par réunion, soit environ 1 200 courses sur l’année. Chaque dernier dimanche de janvier, la cérémonie du Prix d’Amérique rassemble un public venu d’une douzaine de pays.
Trotteurs suédois, italiens, américains, australiens, tous se mesurent aux champions français sur la piste noire parisienne. C’est le rendez-vous incontournable de l’hippisme mondial, celui qu’on compare volontiers au Tour de France dans l’imaginaire sportif national. Au-delà du sport, l’impact économique de l’hippodrome se chiffre en dizaines de millions d’euros annuels, entre billetterie, restauration, retransmissions et activité PMU directe.
La fiche pratique de l’hippodrome rassemble toutes les informations pour s’y rendre aujourd’hui : accès en métro (Château de Vincennes, ligne 1), parkings, programme des réunions, billetterie. L’entrée est gratuite la plupart des soirs, ce qui contribue à maintenir le caractère populaire du lieu, fidèle à sa vocation initiale.
L’héritage culturel
Vincennes a débordé du cadre hippique pour s’installer dans la culture française au sens large. La littérature populaire du début du XXe siècle était pétrie de références aux courses du dimanche dans le Bois. Les chroniqueurs sportifs, les dessinateurs de presse, les peintres de genre ont fait de l’hippodrome un décor récurrent de la vie parisienne. L’univers des courses de trot, ses drivers en sulky, ses chevaux en longe dans les allées du bois, ses tribunes animées, offre une matière visuelle et humaine incomparable.
Plus profondément, Vincennes incarne une certaine idée du patrimoine sportif français : un sport à la fois populaire et exigeant, enraciné dans les terroirs normands et bretons, qui a su se moderniser sans renier ses origines. Les grandes familles d’éleveurs, les lignées de drivers (Bazire père et fils, Duvaldestin père et fils), les haras centenaires forment un tissu vivant que l’hippodrome synthétise chaque dimanche d’hiver.
Selon les chroniques de Cheval Magazine, la dimension culturelle de Vincennes a fait l’objet de plusieurs reconnaissances institutionnelles ces dernières années, notamment dans le cadre de la valorisation du patrimoine sportif national porté par le ministère de la Culture. Les visites guidées du backstage hippique organisées certains week-ends permettent au public de découvrir les coulisses : pesage, paddock, salle des drivers, mémorial des grands champions.
Vincennes et l’écosystème turfiste
Vincennes ne vit pas en autarcie. L’hippodrome est intégré à un écosystème dense : centres d’entraînement de Grosbois et de Sainte-Marie-du-Bois en Mayenne (où sont préparés la majorité des trotteurs de haut niveau), haras normands d’élevage, écuries franciliennes, et toute la chaîne médiatique pilotée par Equidia. Les courses Quinté+ programmées à Vincennes représentent une part significative des paris PMU annuels, et le Prix d’Amérique génère à lui seul un volume de mises exceptionnel, attirant des parieurs occasionnels qui ne jouent que pour cette grande messe annuelle.
Pour le parieur, comprendre Vincennes c’est aussi savoir lire ses spécificités : piste de cendre, dénivelé en montée dans la dernière ligne droite (le “raidillon” de Vincennes), corde à gauche, peloton dense souvent groupé à l’entame du dernier virage. Ces caractéristiques techniques influencent les tactiques de course et les performances individuelles. Un cheval excellent à Cabourg (piste plate, terrain dur) n’est pas nécessairement à l’aise à Vincennes, et inversement. L’expérience de la piste reste un atout non négligeable, ce que vérifient les statistiques de Paris-Turf saison après saison.
Les grandes épreuves du calendrier de Vincennes
Au-delà du Prix d’Amérique, Vincennes accueille tout au long de l’hiver et du printemps un calendrier dense d’épreuves Groupe I et Groupe II qui structurent la saison du trot français. Cette programmation établit l’hippodrome comme la pierre angulaire du circuit international du trot attelé européen.
Le Prix de Cornulier, disputé en janvier, est la grande finale du trot monté. Cette discipline, où le jockey chevauche le trotteur au lieu de le conduire en sulky, demande une technique spécifique : maîtriser l’équilibre du cheval pour éviter la “rupture” (passage au galop disqualifiant). Les drivers polyvalents comme Éric Raffin s’y illustrent particulièrement, et le Prix de Cornulier reste l’épreuve qui consacre la complétude d’un grand professionnel.
Le Prix de France, en février, prolonge le rendez-vous d’élite du Prix d’Amérique avec souvent les mêmes acteurs. C’est l’occasion pour les chevaux qui ont brillé en janvier de confirmer leur statut, et pour ceux qui ont déçu de prendre leur revanche.
Le Prix de Paris, en mars, clôture le triptyque hivernal et qualifie pour les grandes finales du printemps. Ce cycle de trois épreuves majeures, propre à Vincennes, n’a pas d’équivalent dans le calendrier mondial du trot attelé. Sa concentration temporelle et géographique fait de la saison hivernale parisienne un véritable championnat du monde officieux.
D’autres rendez-vous structurent l’année : le Critérium des 5 ans en automne, qui révèle souvent les futurs grands champions, le Prix du Bourbonnais, le Prix de Bourgogne, et bien sûr les nombreuses réunions du soir en hiver (entre 18 et 22 heures) qui font la spécificité du calendrier vincennois et permettent aux Parisiens de venir profiter du spectacle après leur journée de travail. Cette programmation nocturne hivernale, héritage des décennies passées, contribue à l’identité unique de l’hippodrome.
Conclusion
Cent soixante ans après la première course sur sa piste de cendre, Vincennes demeure ce qu’il a toujours été : le cœur battant du trot mondial. Des premières tribunes en bois de 1863 aux installations modernes du XXIe siècle, l’hippodrome a traversé guerres, crises économiques, révolutions des paris et mutations technologiques sans jamais perdre son âme.
Chaque génération lui a offert ses champions. Bellino II, Ourasi, Général du Pommeau, Face Time Bourbon, Idao de Tillard, Hokkaido Jiel, et ceux qui viendront après eux. Chaque Prix d’Amérique est à la fois une page qui se tourne et un chapitre de légende qui s’écrit. Le temple du trot a cette rare qualité des grands lieux sportifs : il rend les champions à la hauteur de l’histoire qu’il porte.
Et l’histoire de Vincennes n’a pas fini de s’écrire. Avec les programmes d’investissement portés par Le Trot pour moderniser les tribunes et les services, et avec une nouvelle génération de drivers (Nicolas Bazire, Clément Duvaldestin) qui prend le relais, l’hippodrome aborde sa septième décennie de Prix d’Amérique avec la même ambition qu’à sa naissance : être le rendez-vous mondial du trot attelé.
Sources
Sur le même sujet
Guide
La Bible du Turf
Comprendre la base du Quinté, les paris PMU, les stratégies et les limites du turf — le guide complet de Gabriel Lemoine...
Règles PMU
Bonus 4 sur 5 au Quinté+
Vous avez 4 chevaux sur 5 au Quinté+ ? Découvrez comment fonctionne le Bonus 4/5, ce qu'il rapporte et les stratégies po...
Types de paris
Champ réduit ou pari combiné
Champ réduit et pari combiné au turf : définitions, différences, coûts et exemples concrets pour les parieurs intermédia...